Mensetsu

Sous ce joli mot se cache une épreuve redoutée par tant de jeunes diplômés et de demandeurs d’emploi : l’entretien d’embauche. Dans mon incurable naïveté, je pensais avoir passé les affres de ce genre de confrontation.

Moi, après l’entretien (photo non contractuelle)

C’était sans compter sur un mail anodin, envoyé sur un coup de tête à une société de services japonaises censée embaucher des étrangers parlant anglais, pour des postes où l’anglais est la langue de communication. Certes, cette entreprise cherche de tels candidats pour de tels postes : à TOKYO ! Dans notre cambrousse c’est en japonais que ça se passe ma petite dame, je l’ai appris à mes dépens, deux semaines avant la date prévue pour l’entretien, c’est-à-dire pendant nos vacances (article à suivre).

A notre retour je disposais donc de quatre jours pour : rédiger un CV en japonais (succès!), apprendre tout le vocabulaire nécessaire pour l’entretien (échec!) et me préparer à faire croire à mon interlocuteur, en japonais, que je suis bien la future clef de voûte de son équipe (mouahahah).

Pour le CV, évidemment Sayaka m’a aidé. Enfin, aidé est un bien petit mot puisqu’elle l’a entièrement rédigé à partir de mon CV en anglais. Seul hic : au Japon, il est de mise de rédiger son CV à la main, sans ratures ni corrections visibles. J’ai donc pris mon plus beau stylo bic et « En voiture, Simone! », ou plutôt « En Toyota, Akiko! » comme on dit ici.

Et un CV en japonais écrit à la main !

J’ai bien entendu trouvé le moyen de me mélanger les kanji (idéogrammes) au milieu de la seconde page, ce qui m’a valu de tout reprendre depuis le début. Au total c’est près de trois heures qu’il m’aura fallu pour en venir à bout. Avant de recevoir un mail la veille de l’entretien indiquant que le CV peut être dactylographié… J’ai énuméré dans ma tête un certain nombre d’orifices où l’on peut insérer un CV dactylographié avant de me calmer.

Le jour même, un samedi matin (et oui nous sommes au Japon), j’ai été accueilli par un brave homme en jeans et chemise dans une minuscule salle de réunion aux murs gris, dénués de décoration et garnie d’une table et de quatre chaises en plastique sur lesquelles les parties charnues de mon anatomie ont commencé à souffrir dès la troisième minute. Avec mon costume cravate, je me suis senti parfaitement dans le ton.

Cependant, j’ai été rapidement mis à l’aise par les efforts du recruteur. Il a pris soin de parler assez lentement, au moins au début, et d’utiliser des mots assez simples. Il n’a pas non plus semblé grincer des dents en m’entendant buter et trébucher sur les écueils du langage. Les Japonais étant les maîtres de l’art de la dissimulation des sentiments, cela ne veut pas dire grand chose mais son attitude a eu le mérite d’apaiser mon stress.

Au final l’entretien m’a semblé s’être bien passé, bien qu’il n’ai duré que trente minutes au lieu de l’heure et demie initialement prévue.J’ai compris un peu plus de la moitié de ce qu’il me disait et l’important c’est d’avoir la moyenne non ? 

PS : pour ceux qui se posent la question, ceci ne remet pas en cause notre date de retour en France

Moenroko sensei

Certains d’entre vous le savent déjà, je donne des cours de langues depuis l’automne dernier. Autant pour me faire un peu d’argent de poche (c’est Sayaka qui tient les cordons de la bourse avec une poigne de fer) que pour l’aspect social. Etre père au foyer c’est une expérience fantastique pour construire une relation privilégiée avec ses filles mais pour ce qui est des  sujets de conversation, on a vite fait le tour.
J’ai plusieurs cordes à mon arc, ou plusieurs langues à mon curriculum : le français et l’anglais. Je peux même vous enseigner les rudiments du japonais si vous êtes intéressés et pas je ne suis pas cher en plus.
Pour l’anglais j’ai une élève qui a la trentaine et dont le niveau est celui d’un collégien moyen. Elle prend deux leçons par semaine. L’une à domicile – elle vient à la maison pendant que la maman de Sayaka s’occupe des filles – l’autre par Skype le matin avant que Sayaka n’aille au travail. Elle travaille de 17 heures à 1 heure du matin, ce qui me permet de faire des cours en matinée et évite de phagocyter toutes mes soirées.
Je trouve le matériel sur internet et elle fait un peu son cours à la carte en choisissant ce qu’elle souhaite apprendre, réviser ou approfondir. Sinon je trouve des dialogues sur internet et nous pratiquons la compréhension orale. En général la moitié du cours (qui dure une heure) est consacrée à la pratique de la conversation. Comme elle n’est pas très douée, elle utilise pas mal de japonais et ça me fait pratiquer un peu. C’est intéressant mais pas toujours simple ni efficace.
J’ai aussi maintenant 4 élèves de français. Un homme de 67 ans qui a appris le français en écoutant des cassettes et qui adore Jacques Brel. Il parle japonais évidemment, français, anglais, allemand et chinois. Il a appris toutes ces langues seul, ce qui me met une méchante pression pour apprendre le japonais. Il s’amuse à traduire en français ou en anglais des chansons japonaises. Il a même traduit du Jacques Brel du français en allemand ! Oui en allemand, vous savez cette langue rugueuse, dépourvue de la moindre mélodie, truffée de mots à rallonge et de chausses-trappes grammaticales (alors nominatif, accusatif, génitif ou datif ?).
Avec lui c’est seulement de la conversation, ce qui est parfait puisque je n’ai pas de travail de préparation. Juste des paroles de chansons à relire et corriger de temps en temps. Il vit à Shikoku, une autre des 4 grandes îles du Japon, nous nous voyons donc sur Skype. Une fois sur deux il a des problèmes de son ou de vidéo; la technologie et les anciens ne font pas souvent bon ménage.
Mes autres élèves de français sont en fait des élèves de Sayaka que j’ai vampirisé sans la moindre vergogne. En réalité c’est Sayaka qui est gagnante sur toute la ligne puisque je travaille à sa place sans percevoir le moindre salaire, le paiement atterrissant sur son compte en banque. Je suis son « escalope » comme elle m’avait dit alors que nous faisions des travaux dans l’appartement. C’est vrai que ça ressemble de loin à « esclave » après tout.
De plus ces élèves préfèrent avoir un natif comme professeur pour travailler la compréhension orale et améliorer leur prononciation. Cela permet à Sayaka de se reposer un peu puisque ces cours là ont lieu le soir à 20 heures ou 21 heures, heure à laquelle elle est habituellement déjà dans les bras de Morphée. Pour ma part ces cours me permettent de réviser des points de grammaire française que je connais par la force de l’habitude mais dont j’avais totalement oublié la théorie.
Parmi ces élèves il y a un homme d’une quarantaine d’année qui vit à Tokyo et qui se débrouille assez bien en français ; il a d’ailleurs voyagé en France plusieurs fois, il aime beaucoup le pays. Les autres sont des faux jumeaux, un frère et une sœur d’une dizaine d’année. Japonais, ils vivent en Pologne et parlent parfaitement anglais, ce qui aide grandement pour expliquer les écueils grammaticaux.
Hier avec mon autre élève j’ai essayé d’expliquer une règle de grammaire dans un mélange de français et de japonais. J’ai beaucoup transpiré et fait appel à mon dictionnaire de japonais pour arriver à lui faire comprendre quelque chose. De là à savoir si ce qu’il a compris correspond à ce que j’ai essayé d’expliquer, je ne m’avancerai pas trop.
J’avais aussi un autre élève qui a abandonné après un peu moins de deux mois. C’est entièrement de sa faute, avec son travail de cuisinier il n’avait pas de temps à consacrer à l’apprentissage. Vous ne pouvez décemment pas croire que mes compétences soit à l’origine de sa défection.

Première semaine

La première semaine de travail de Sayaka s’est terminée hier soir et elle correspondait fatalement à ma première semaine seul avec les filles à la maison. En fin de compte je n’ai pas été seul si souvent, entre Sayaka qui commence à 10 heures et termine à 17 heures et sa maman qui a l’air de penser que je ne pourrais pas m’en sortir et qui passe presque tous les après-midis. Mais même sans cela, tout se passe bien, je réussis à ne pas me laisser déborder et il faut avouer que Meï est particulièrement facile à gérer : elle ne pleure que quand elle a faim ou sommeil (ce qui arrive quand même bon nombre de fois dans la journée à son âge).

Les filles au parc de Sawamura

A noter également pour la touche culturelle que le 23 novembre (donc jeudi dernier) est férié. Il s’agit du kinroo kansha no hi (勤労感謝の日), l’équivalent de notre fête du travail, avec la notion sous-jacente de remerciement des travailleurs japonais pour leur contribution au développement économique du pays. Ce jour férié est la modernisation datant de 1948 d’un ancien festival des moissons nommé niiname-sai (新嘗祭) durant lequel le dur labeur de l’année (aboutissant à la récolte des céréales) était fêté. Au cours de la cérémonie, l’empereur dédiait la moisson de l’année aux dieux et goûtait le premier le riz nouvellement récolté.

Les grandes vacances

Ça y est, mon congé parental a débuté jeudi dernier et me voici donc en vacances pour une durée de trois ans. Je ne réalise pas du tout ce que cela signifie, ça me semble surréaliste. Tout bien pesé, cette période n’aura de vacances que le nom, car s’occuper seul à temps plein de deux petites filles ne sera sans doute pas une sinécure.

Je ne me plains pas, j’ai pris la décision en connaissance de cause. Et je sais déjà que je ne la regretterai pas. Il n’en reste pas moins un léger pincement de coeur a quitter mon boulot, où l’ambiance est presque familiale. J’espère que ce sera toujours le cas en 2020 !