Rendez-moi ma politesse

Vous avez sans doute, comme c’était mon cas avant de m’expatrier, une image des Japonais comprenant les mots : poli, courtois, révérencieux ou velu (attention, il y a un piège).

Sachez qu’avant d’atteindre un certain degré d’apprentissage de la langue, j’étais encore loin du compte dans ma compréhension de cette politesse toute nippone. Là où nous autres rustres de francophones mal dégrossis, nous avons à notre disposition trois maigres registres de langues (familier, courant, soutenu), le japonais nous offre une palette bien plus large pour perdre notre latin.

Le découpage en registre est plus subtil en japonais qu’en français, notamment parce que les « registres » s’entremêlent, s’additionnent et se cumulent au choix de l’orateur. Pour faire simple il existe les registres familier, poli, respectueux et humble. Respectueux et humble se distinguent de cette façon : en utilisant le registre respectueux, je place mon interlocuteur au-dessus de moi (rien de sexuel ici) ; en utilisant le registre humble, je me place au-dessous de mon interlocuteur (idem). On peut donc combiner les deux, moi au fond de la fosse des Mariannes, vous sur le toit du monde.

Toutefois, le japonais étant un langage de nuances, tout n’est pas si simple. En particulier, les verbes « donner » et « recevoir » ont la particularité de se décliner en fonction de l’interlocuteur. Si je donne un cadeau à mon professeur, mon chef ou au PDG de Nissan quand il n’est pas en garde-à-vue (le cadeau va du bas vers le haut en termes de hiérarchie) je n’utilise pas le même verbe que si je donne un cadeau à mon enfant (du haut vers le bas) ou à mon ami (même niveau… si, si, je vous place au même niveau que moi, soyez rassurés).

Il en va de même pour le verbe recevoir, ou le verbe « être donné » intraduisible autrement en français. Nous pourrions résumer la liste des verbes disponibles pour l’échange de « petits quelque chose » et de « trois fois rien » (cela fait partie de la politesse de dénigrer ce que l’on offre) comme suit :

  • Je te donne (donner familier)
  • Je vous donne (donner respectueux)
  • Je reçois de vous (recevoir respectueux)
  • Je reçois de toi (recevoir familier)
  • Vous me donnez (« être donné » respectueux)
  • Tu me donnes (« être donné » familier)

Pour plus de confusion, ces verbes sont aussi utilisés en conjonction des autres verbes pour indiquer que quelqu’un a fait quelque chose pour moi. Par exemple « Mon prof m’a expliqué ça » deviendrait au choix « Mon prof m’a donné de m’expliquer ça » ou « J’ai reçu de mon prof de m’expliquer ça ». Vous suivez ?

D’autres verbes triés sur le volet ont aussi une variante humble et respectueuse. « Aller » et « venir » deviennent un seul et même verbe dans le registre humble par exemple. Dans le registre respectueux, ils sont même rejoints par le verbe « se trouver/être ». Ce serait donc la misère pour comprendre les allées et venues de son patron s’il n’existait pas les particules (sortes de préposition) pour démêler l’aller du retour.

« Manger » et « boire » eux-aussi deviennent un verbe unique. « Faire, dire, regarder, savoir » ont des versions humbles et respectueuses, « rencontrer, recevoir, demander » des versions humbles.

Dès lors que l’on souhaite s’exprimer convenablement dans la langue de Sangoku, il est donc nécessaire d’apprendre en triple exemplaires les verbes de base, en tâchant de ne pas se planter dans le sens de la flèche.

J’en rajoute ou je m’arrête là ? Allez, maintenant que j’ai commencé…

Cerise sur le gâteau donc, pour parler à ses supérieurs, nous avons le choix entre trois « conjugaisons » différentes (applicables évidemment aux verbes du registres respectueux). Le registre humble est moins bien loti avec une seule conjugaison spécifique.

Je manque malheureusement de connaissances pour évoquer les formules de politesse en fin de mail, mais pour en avoir reçu quelques-uns lors de mes entretiens d’embauche, il semblerait que la surenchère soit de mise dans la politesse. C’est à celui qui sera le plus respectueusement humble, ou humblement respectueux, allez savoir…

Je terminerai par un chiffre : 12. C’est environ le nombre de manières de dire « s’il vous plaît » lorsque l’on demande à quelqu’un de faire quelque chose, chacune avec un degré de politesse légèrement différent des autres.

Je vous remercie divin lecteur d’avoir daigné posé vos yeux si clairvoyants sur les médiocres lignes des cet article humblement écrits d’une main malhabile.

Pour nous les hommes

Si nous autres latins sommes amoureux de notre propre virilité – après tout le mot ‘macho’ trouve son origine dans les langues espagnole et portugaise – les Japonais ne sont pas en reste quant il s’agit de faire preuve de phallocentrisme. Je ne me lancerai pas ici dans une description au vitriol des profondes inégalités hommes-femmes au Japon, c’est l’aspect linguistique qui m’intéresse ici.

#mode misogyne activé#

Tout d’abord quelques bases : le kanji signifiant femme (toute personne de sexe féminin indépendamment de son âge) s’écrit 女 (onna). Il existe plusieurs façons de parler de son épouse. Rien à dire sur celle que j’utilise ‘tsuma’ 妻, si ce n’est que l’on peut voir en bas du caractère, la femme 女, vue plus haut. L’autre façon de dire ‘ma femme’ en japonais est ‘kanai’, qui s’écrit 家内 , soit littéralement « à l’intérieur de (内) la maison (家) ». Logique, la femme c’est bien celle qui reste à la maison.

Quant il s’agit de parler de la femme de quelqu’un d’autre, il faut utiliser un autre mot. En effet, votre femme n’est pas à l’intérieur de ma maison, ou si c’est le cas, je me garderai bien de vous le dire. On dit alors ‘okusan’ ou ‘okusama’ (écrit 奥さん ou 奥様). ‘San’ et ‘sama’ sont deux des suffixes indiquant le respect qui se traduirait très libéralement ‘Monsieur’ ou ‘Madame’. Je parle donc de votre femme en disant ‘Madame au fond’ ou ‘La personne derrière vous que je respecte’. Une fois de plus les kanjis ne font que transcrire l’état des choses à une époque hélas révolue où les femmes savaient rester tranquilles au fond de la cuisine pendant que le hommes trinquaient au saké.

Par opposition, le mari ‘shujin’ (lorsqu’une femme parle de son mari) ou ‘goshujin’ (pour le mari d’une autre, ‘go’ étant un préfixe de politesse) s’écrit 主人 où 主 signifie ‘maître’, ‘seigneur’, ‘chef’ ou ‘important’ et 人 n’est rien d’autre qu’une personne. Chers lecteurs mâles mariés, nous sommes donc en japonais ‘la personne importante’ pour les plus humbles d’entre nous. Pour les autres, je vous laisse annoncer à votre femme qu’elle doit désormais vous appeler ‘seigneur’.

Pour information ‘shûjin’ 囚人, dont la prononciation est quasi identique à celle de ‘shujin’, a pour signification « prisonnier ». Je vous laisse le soin de trouver un lien entre ‘mari’ et ‘prisonnier’.

En creusant dans les spécificités régionales, il apparaît que dans la préfecture de Nagano où nous vivons, les épouses parlent de leurs maris en disant ‘danna’ 旦那, ‘maître de la maison’, ce qui a le mérite d’être clair.

Continuons dans la même veine, en cherchant un peu plus loin toutefois. Vous vous rappelez les kanji ‘femme’ 女 et ‘maison’ 家. Et bien ils se combinent en un seul kanji
嫁 pouvant signifier ‘la bru’ ou ‘la jeune mariée’. Autrefois les brus s’en allaient vivre avec leur mari dans la maison des beaux-parents, d’où l’évidence de ce kanji. Pour la touche poétique, si l’on rajoute le kanji de fleur devant la jeune mariée 花嫁, on obtient la future mariée.

Tout aussi charmant, en combinant les kanji de ‘femme’ 女 et ‘vieux’ 古 nous voilà avec
姑 la belle-mère. Pour ceux qui sont en d’excellents termes avec la maman de la personne derrière eux que je respecte, choisissez plutôt 義母 pour parler de belle-maman. Vous vous adresserez alors à ‘la maman pleine de justice/moralité/honneur’ (rayez les mentions inutiles sachant que vous êtes obligés d’en conserver au moins une des trois).

Une jeune fille 少女 est un peu 少 une femme 女 . Mes filles 娘 quant à elles sont de bonnes 良 personnes de sexe féminin 女. On notera au passage que ‘bon marché’ s’écrit 安, soit lorsque la femme est sous le toit de la maison, et pas en train de dilapider le salaire du maître de la maison aux Galeries Lafayette. De nos jours ça n’est plus vrai, ou alors il faut planquer la carte bleue et partir au boulot avec la box internet sous le bras ou inversement. Je veux dire partir avec la carte bleue et planquer la box, et non pas mettre le bras sous la box internet ce qui n’aurait guère d’effet dissuasif.

Pour en terminer avec les irrévérences, je vous livre un dernier mot. 姦, composé de trois 女 (la femme, pour ceux qui débarquent) est synonyme de ruse et méchanceté.

#mode misogyne désactivé#

Kanji, et caetera

A la demande d’une lectrice assidue qui se reconnaîtra, je vais vous dévoiler les arcanes de la langue japonaise. Suivant vous même assidûment ce blog, vous aurez constaté que lorsque j’écris un mot en japonais, je l’écris de plusieurs façons différentes. 

Les rômajis

Pour nous étrangers, l’apprentissage du japonais commence avec les rômaji, littéralement les caractères romains (ji, じ, 字 signifiant lettre ou caractère). On apprend notamment que :

  • ‘ch’ se lit ‘tch’,
  • ‘sh’ se lit ‘ch’,
  • le son du ‘r’ est entre le ‘r’ et le ‘l’ français
  • certaines voyelles sont longues, elles sont alors transcrites surmontées d’une barre horizontale (je me contente pour ma part de ce bon vieux circonflexe afin de me faciliter l’écriture),
  • le ‘h’ est toujours expiré et quand il précède un ‘u’ il se transforme en un ‘f’ chuintant tenant autant du ‘f’ que du ‘h’ expiré.

Exemple de rômajis : bonjour en japonais s’écrit ‘ohayô gozaimasu’.

Les hiraganas

Ensuite il convient de mémoriser les hiragana. Il s’agit d’un des deux syllabaires utilisés dans la langue nippone. Le terme syllabaire n’est pas parfaitement adéquat pour définir cet ensemble de kanas, lesquels ne sont pas tous des syllabes (le terme exact étant « more ») ; nous nous en satisferons toutefois dans un premier temps.

Les hiraganas sont utilisés pour écrire les quelques mots pour lesquels il n’existe pas de kanjis (voir plus bas), pour les particules grammaticales, pour les livres destinés à un public vraisemblablement méconnaissant les kanjis (par exemple les livres pour enfants), pour les inflexions des verbes et des adjectifs (on parle alors d’okurigana) ou encore pour la transcription des kanji (dans ce cas il s’agit de furigana).

Initialement au nombre de 50, il en subsiste aujourd’hui 46, allant de ‘a-i-u-e-o’ (あ-い-う-え-お) à rya-ryu-ryo (りゃ-りゅ-りょ). Ils sont appris dans un ordre défini puisque c’est ce classement qui est utilisé dans les dictionnaires japonais. Leur graphie dérive d’un kanji de prononciation identique. Par exemple le son ‘wa’, en hiragana わ, vient du kanji 和.

Les katakanas

Le second syllabaire regroupe les katakanas. Ils sont en particulier utilisés pour transcrire les noms étrangers (par exemple mon nom de famille s’écrit モエンロコ, mo.e.n.ro.ko ; France s’écrit フランス, fu.ra.n.su), les onomatopées ou les noms de plantes ou d’animaux dans les ouvrages scientifiques.

Il en existe là aussi 46 de base, auxquels viennent s’ajouter 25 variations tentant de transcrire des sons inexistants dans la langue japonaise, tels le ‘v’. Pour eux aussi, la graphie est dérivée d’un caractère (ou d’une partie de caractère) chinois partageant la même prononciation. L’exemple le plus évident est ‘ha’, en katakana ハ, issu du kanji 八dont la lecture est ‘hachi’.

Les kanjis

Une fois que l’on maîtrise les règles de lecture des rômajis, que les hiraganas n’ont plus de secrets pour nous et que les katakanas sont du gâteau, nous pouvons nous attaquer au vrai sujet : les kanjis.

Kanji, s’écrit avec deux kanjis (j’aime les mises en abîme) : 漢字. Vous aurez reconnu le kanji 字 signifiant caractère. Le premier caractère 漢 représente l’ethnie Han, largement majoritaire en Chine. Nous apprenons donc que les kanji sont les « caractères des Han », empruntés à la langue de l’empire du milieu. Cependant l’éloignement géographique, l’eau coulant sous les ponts combinés à des réformes de part et d’autres de la mer de Chine orientale ont entraîné des divergences de graphies telles que les étudiants chinois doivent réapprendre l’écriture de certains caractères (la lecture étant nécessairement plus simple en fonctionnant par analogie agrémentée d’un peu d’imagination).

A la sortie du lycée, les étudiants Japonais connaissent (au moins) 2136 kanjis. Il s’agit de la liste des jôyôkanji, les kanji à usage commun. Cette liste est mise au point par le ministère japonais de l’éducation. Elle ne comprend pas forcément tous les kanji les plus fréquemment utilisés ; toutefois, tous les documents officiels du gouvernement sont écrits exclusivement avec des caractères issus de cette liste, garantissant ainsi à toute personne ayant achevé ses études secondaires de pouvoir déchiffrer lesdits documents.

Un kanji unique peut correspondre à un, deux voire trois hiragana. La plupart des kanjis peuvent se lire de deux façons ou plus : la lecture issu de la langue chinoise (onyomi) et celle purement japonaise (kunyomi). Par exemple 木 peut se lire ‘ki’, ‘ko’ ou ‘moku’.

Et bien entendu, il est très fréquent qu’un kanji ait une multitude de sens variés. 乙, pourtant l’un des kanji les plus simples à écrire puisque c’est l’un des deux seuls à s’écrire d’un unique trait, peut signifier : étrange, chic, piquant (relativement à la nourriture), spirituel, deuxième (parti d’un accord, d’un contrat) ou deuxième signe du zodiaque chinois. Pour ce dernier sens, il suffit de retourner le kanji pour voir apparaître un 2 et ainsi faciliter la mémorisation. Par pure coïncidence, ce truc fonctionne aussi avec le kanji 七, notre bon vieux 7. Inutile d’en chercher d’autre par contre, la magie n’opère qu’avec ces deux là.

Je me suis lancé il y a environ huit mois dans l’étude des jôyô kanji, j’en ai étudié la moitié et mémorisé une fraction pas si négligeable de cette moitié. La difficulté majeure est la similitude entre les kanji, comme le montre la liste suivante : 刃、刀、力、丸、九, ou encore 殻 et 穀. Les exemples sont multiples et mériteraient un article à eux seuls. Bref des fois je me dis que ça aurait été plus simple si Sayaka avait été Suisse plutôt que japonaise… 

Franponais

Derrière ce mot fabriqué de toutes pièces se cache la propension des Japonais à se mélanger les pinceaux lorsqu’il s’agit d’écrire en français. Certes, ce n’est pas systématique, il existe des Japonais soucieux de la justesse de ce qui apparaît sur leurs produits.

Toutefois, comme la majorité des Japonais ne connaît pas un mot de français le souci de la correction linguistique passe après le choix de cette belle langue qui est la mienne : rose, pointue, vigoureuse et agile. Plus sérieusement, la France et par extension, le français, sont associés au luxe et à la gastronomie haut de gamme ce qui explique qu’il est fréquent de trouver sur diverses marchandises des bribes de la langue de Molière. Le pauvre Jean-Baptiste fait sans doute des triples axels dans sa tombe en lisant cette prose bourrée de fautes d’orthographe, de grammaire ou de syntaxe et qui n’a bien souvent ni queue ni tête.

Petit florilège, qui s’étoffera sans doute au fil du temps.

Magasin de vêtements « Petit main »

Emballage de biscuit sablé « Pour un instant de repos unesaveur très tiche. Un gout distingue concentrant letemps el les efforts. »

Cadre de vélo « Le nouveau parfum du de de l’eau style du mode secret »

Et paf, des onomatopées !

J’aborde aujourd’hui un aspect merveilleux de la langue japonaise : les onomatopées. Là où en français elles se bornent à transcrire textuellement notre perception de sons et bruits divers, en japonais elles ont une dimension supplémentaire. En effet, certaines décrivent un sentiment, une sensation  ou  encore un état.

Il ne s’agit donc pas vraiment d’onomatopées. Les anglophones les qualifient de « sound words » ce qui à mon sens est plus proche de la réalité bien qu’encore limitatif puisque c’est tout un symbolisme qui sous-tend le japonais oral et dont l’étendue dépasse de loin nos simples interjections.

Il existe quatre catégories d' »onomatopées » en japonais (bien que les deux premières soit parfois groupées) :

– « Giseigo » (擬声語)  pour les sons produits par les êtres vivants comme un ronflement ou un aboiement.
– « Giongo » (擬音語) pour les sons produits par les objets inanimés comme la pluie qui tombe ou le vent qui souffle
– « Gitaigo » (擬態語) pour décrire un état, une condition ou un comportement comme ‘humide’ ou ‘furtivement’
– « Gijôgo » (擬情語)  pour décrire un état psychologique ou une sensation corporelle

Ces mots ont une fonction grammaticale dans la phrase japonaise puisqu’ils fonctionnent en général comme des adverbes. Mais ils peuvent aussi être utilisés comme des verbes ou des adjectifs, parce que sinon ça serait trop simple à retenir.

Certains linguistes ajoutent à ces catégories la relation entre certains phonèmes et leur perception sur le plan psychologique. Par exemple, les mots から (kara) et ので (node)  sont des synonymes signifiant « parce que ». Toutefois, dans le discours poli on privilégiera l’utilisation de ので car le son nasal ‘n’ donne une impression de tact et de cordialité. La consonne vélaire ‘k’ de から avec sa dureté, son tranchant et sa soudaineté, sera utilisé dans le discours familier avec la famille et les amis.

Cela peut sembler n’être qu’une théorie de linguiste sans rapport avec la réalité mais en fait c’est vrai, je l’ai constaté de mes propres oreilles grâce à mes réunions de parents d’élèves où l’on parle poliment (ので) et à ma belle-mère avec qui nous jurons comme des charretiers en nous donnant des grandes tapes dans le dos (から) ou presque.

Si l’on creuse davantage, les « adjectifs en i » se terminant par la fricative ‘shi’ ont tendance à véhiculer des significations émotionnelles comme par exemple kanashii (triste), sabishii (seul), ureshii (heureux), tanoshii (amusant), osoroshii (terrifiant).

Voilà, la leçon est terminée, je vous livre une première liste de « sound words » pour vous récompenser d’avoir lu jusqu’au bout :

アハハ八八ノヽノヽノヽノ \ / \/ \ (Ahahahahaha) = un éclat de rire incontrôlable

ウフフ (ufufu) = un rire discret, le plus souvent pour les dames

ちらちら (chirachira) = pour décrire quelque chose de petit et léger dans l’air, comme la neige qui tombe doucement

こんこん (konkon) = pour décrire une chute de neige qui dure longtemps

ぴかぴか (pikapika) = quelque chose qui brille, qui étincelle

すらすら (surasura) = quelqu’un qui parle ou lit sans effort, sans difficulté

ぺらぺら (perapera) = quelqu’un qui parle vite et sans discontinuer ou quelqu’un qui parle de quelque chose qu’il n’est pas censé faire, ou encore pour décrire quelqu’un qui parle une langue étrangère couramment (dans ce cas la prononciation de perapera est légèrement différente)

Bref il en existe une quantité inimaginable, comme si je n’avais déjà pas assez de choses à mémoriser pour apprendre cette langue. ぐすぐす泣く!

 

Visiteurs

Ces deux dernières semaines ont été riches en rebondissements pour nous, vivant en autarcie dans notre cercle familial. Des gens à la maison ! Branle-bas de combat !

Tout d’abord des amis Français, présents le jour de mon anniversaire, qui nous ont ramené des tonnes de choses de France. De la nourriture évidemment, mais aussi de la lecture en français pour les filles ou encore un pantalon pour Sayaka qui ne lui arrive pas au milieu du mollet : c’est le problème quand on mesure 10 centimètres de plus que la taille moyenne nationale.

J’ai donc pu parler en Français de tout mon soûl et j’ai même été gâté; Yumi s’est d’ailleurs jeté sur mon cadeau. Merci les amis en tout cas 🙂

Puis durant le long weekend de la Golden Week ce sont des amis de Sayaka qui nous ont rendu visite en provenance de la capitale nippone avec leurs deux garçons de 4 et 2 ans. Comme nous, il sont un couple gaijin-japonaise, lui étant Allemand bien que noir de cheveux et asiatique de faciès. Prenez ça dans vos dents messieurs les fanatiques de la « race » aryenne.

Autre merveille de la mixité, nous avions le choix entre l’anglais et le japonais comme vecteur commun de communication. Bien qu’étant le maillon faible dans cette langue, j’ai choisi le japonais, trop heureux d’avoir une occasion de le pratiquer. J’ai également tenté de déterré mes souvenirs d’allemand du lycée mais tout ce que j’ai pu dire fut « Ich habe alles vergessen » ce qui est évidemment faux, sans pour autant être très loin du compte. Lui avait également quelques restes de français et des bases de chinois; elle parle le thaï pour y avoir fait une année d’échange et travailler pour Thaï Airways. Si on y ajoute mes notions d’espagnol, je ne vous raconte pas le mélange.

Grâce à eux j’ai donc eu deux jours de mise en pratique fort bienvenue et fort épuisante. C’est incroyablement fatigant d’essayer de se concentrer à longueur de journée dans une langue étrangère. Je comprends mieux pourquoi Sayaka s’effondrait de fatigue tous les soirs  à l’époque où nous avons commencé à parler exclusivement français entre nous.

Grâce à leurs enfants nous avons pu constater que nos filles sont assez calmes. En particulier l’aîné de 4 ans était intenable. Outre une passion pour les insectes (il a ramené à la maison une coccinelle le premier jour et une sauterelle le second), il s’est pris d’affection pour moi. Dès le deuxième jour il venait me prendre par la main pendant les promenades (chose qu’il refusait à son père, les enfants ont un don pour être vexants envers leurs parents) et m’a même demandé de lui lire une histoire en français.

Grâce à ces visites les filles se sont beaucoup amusées. Nous avons senti que Yumi avait besoin de parler et d’entendre du français avec d’autres que nous. Elle a aussi adoré jouer avec Kenta et Masato et quand les uns puis les autres sont repartis, elle a versé des larmes.

Pour ma part, je me suis consolé en mangeant des bonbons à l’alcool de mirabelle en provenance directe de France.

 

Moenroko sensei

Certains d’entre vous le savent déjà, je donne des cours de langues depuis l’automne dernier. Autant pour me faire un peu d’argent de poche (c’est Sayaka qui tient les cordons de la bourse avec une poigne de fer) que pour l’aspect social. Etre père au foyer c’est une expérience fantastique pour construire une relation privilégiée avec ses filles mais pour ce qui est des  sujets de conversation, on a vite fait le tour.
J’ai plusieurs cordes à mon arc, ou plusieurs langues à mon curriculum : le français et l’anglais. Je peux même vous enseigner les rudiments du japonais si vous êtes intéressés et pas je ne suis pas cher en plus.
Pour l’anglais j’ai une élève qui a la trentaine et dont le niveau est celui d’un collégien moyen. Elle prend deux leçons par semaine. L’une à domicile – elle vient à la maison pendant que la maman de Sayaka s’occupe des filles – l’autre par Skype le matin avant que Sayaka n’aille au travail. Elle travaille de 17 heures à 1 heure du matin, ce qui me permet de faire des cours en matinée et évite de phagocyter toutes mes soirées.
Je trouve le matériel sur internet et elle fait un peu son cours à la carte en choisissant ce qu’elle souhaite apprendre, réviser ou approfondir. Sinon je trouve des dialogues sur internet et nous pratiquons la compréhension orale. En général la moitié du cours (qui dure une heure) est consacrée à la pratique de la conversation. Comme elle n’est pas très douée, elle utilise pas mal de japonais et ça me fait pratiquer un peu. C’est intéressant mais pas toujours simple ni efficace.
J’ai aussi maintenant 4 élèves de français. Un homme de 67 ans qui a appris le français en écoutant des cassettes et qui adore Jacques Brel. Il parle japonais évidemment, français, anglais, allemand et chinois. Il a appris toutes ces langues seul, ce qui me met une méchante pression pour apprendre le japonais. Il s’amuse à traduire en français ou en anglais des chansons japonaises. Il a même traduit du Jacques Brel du français en allemand ! Oui en allemand, vous savez cette langue rugueuse, dépourvue de la moindre mélodie, truffée de mots à rallonge et de chausses-trappes grammaticales (alors nominatif, accusatif, génitif ou datif ?).
Avec lui c’est seulement de la conversation, ce qui est parfait puisque je n’ai pas de travail de préparation. Juste des paroles de chansons à relire et corriger de temps en temps. Il vit à Shikoku, une autre des 4 grandes îles du Japon, nous nous voyons donc sur Skype. Une fois sur deux il a des problèmes de son ou de vidéo; la technologie et les anciens ne font pas souvent bon ménage.
Mes autres élèves de français sont en fait des élèves de Sayaka que j’ai vampirisé sans la moindre vergogne. En réalité c’est Sayaka qui est gagnante sur toute la ligne puisque je travaille à sa place sans percevoir le moindre salaire, le paiement atterrissant sur son compte en banque. Je suis son « escalope » comme elle m’avait dit alors que nous faisions des travaux dans l’appartement. C’est vrai que ça ressemble de loin à « esclave » après tout.
De plus ces élèves préfèrent avoir un natif comme professeur pour travailler la compréhension orale et améliorer leur prononciation. Cela permet à Sayaka de se reposer un peu puisque ces cours là ont lieu le soir à 20 heures ou 21 heures, heure à laquelle elle est habituellement déjà dans les bras de Morphée. Pour ma part ces cours me permettent de réviser des points de grammaire française que je connais par la force de l’habitude mais dont j’avais totalement oublié la théorie.
Parmi ces élèves il y a un homme d’une quarantaine d’année qui vit à Tokyo et qui se débrouille assez bien en français ; il a d’ailleurs voyagé en France plusieurs fois, il aime beaucoup le pays. Les autres sont des faux jumeaux, un frère et une sœur d’une dizaine d’année. Japonais, ils vivent en Pologne et parlent parfaitement anglais, ce qui aide grandement pour expliquer les écueils grammaticaux.
Hier avec mon autre élève j’ai essayé d’expliquer une règle de grammaire dans un mélange de français et de japonais. J’ai beaucoup transpiré et fait appel à mon dictionnaire de japonais pour arriver à lui faire comprendre quelque chose. De là à savoir si ce qu’il a compris correspond à ce que j’ai essayé d’expliquer, je ne m’avancerai pas trop.
J’avais aussi un autre élève qui a abandonné après un peu moins de deux mois. C’est entièrement de sa faute, avec son travail de cuisinier il n’avait pas de temps à consacrer à l’apprentissage. Vous ne pouvez décemment pas croire que mes compétences soit à l’origine de sa défection.

Yumi et le langage

Pour ceux qui ont fréquenté Yumi cette dernière année, ils ont pu se rendre compte que c’est une bavarde. Elle parle sans arrêt, récite ses livres à voix haute quand nous n’avons pas d’oreille à lui prêter, et le reste du temps elle chante.

Avec sa maman au château de Matsumoto

Je ne vais pas m’extasier ici sur ses capacités à parler pour son âge, certains enfants de deux ans et demi parlent mieux qu’elle d’autres moins bien. Ce qui est intéressant en revanche c’est d’observer le processus d’appréhension de la langue japonaise jour après jour. A son arrivée, elle produisait de temps en temps un ou deux mots de japonais; cela me faisait rire car c’était assez rare. Cependant, le contact presque quotidien avec sa grand-mère japonaise et ses débuts à la crèche locale lui ont fait faire un pas de géant dans la compréhension et surtout dans l’utilisation du japonais.

Elle a même tendance des fois à me parler en japonais ou à essayer dans les deux langues lorsqu’elle a l’impression que nous n’avons pas compris. Quoi qu’il en soit, nous avons remarqué qu’elle passe spontanément au japonais avec sa grand-mère et que les après-midis après la crèche elle utilise plus volontiers sa langue maternelle (par opposition à sa langue paternelle).

Amour sororel

Elle a également compris que Sayaka et moi parlions des langues différentes. Si par exemple je lui montre un dessin d’ours et que je lui demande ce que c’est elle me répondra indifféremment « ours » ou « kuma ». Je lui demande alors comment on dit en japonais ou en français et elle prononce l’autre mot. Je m’amuse systématiquement à lui demander dans les deux langues quand il s’agit de noms que je connais en japonais, ainsi elle m’aide à réviser !

Comme nous avons des tendances tortionnaires, nous l’avons inscrite à des cours d’anglais, histoire de corser le mélange. Il s’agit surtout de chanter et de répéter quelques mots basiques mais là aussi, magie du cerveau, elle cloisonne parfaitement et comprend qu’il s’agit encore d’une autre langue.

Avec les filles dans notre salon

Elle nous a particulièrement fait rire lorsqu’elle a essayer de répéter « pasokon » (ordinateur en japonais, contraction de personal computer) et qu’elle a sorti quelque chose qui ressemblait suspicieusement à « c’est pas con ». Nous avons d’ailleurs appris à surveiller notre langage puisqu’elle répète absolument tout. Par ma faute, elle est devenue une adepte du « J’en ai marre ! », « Ca me soûle ! », « c’est casse-pied » (prononcé kapsié par Yumi). C’est après l’avoir entendu dire « medre » que nous avons pris conscience du besoin de faire attention. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas auprès de moi qu’elle a récupéré ce mot-là. Merci maman !

Here you are, thank you !

Sous ce titre énigmatique se cache l’activité de notre matinée. Afin que Yumi fréquente d’autres enfants, nous l’avons amené à un cours d’anglais. Chuck, l’anglophone en charge du cours a assez bien réussi à briser la glace dès le début et à la faire jouer un peu avec lui en attendant les autres enfants, au nombre de trois : Haruto, Moe et Ayaka.

Yumi a fait la timide, ce qui est assez normal pour une première séance de découverte, d’autant plus que les autres enfants étaient déjà habitués et connaissaient bon nombre de chansons : la chanson pour la météo, celle pour se présenter, celle pour compter, toutes accompagnées d’une gestuelle simple.

J’avoue que les activités furent très bien menées et la seule hésitation que je peux avoir relève de la capacité de Yumi à absorber toutes ces langues différentes en même temps. Toutefois comme elles sont liées à des contextes bien séparés, nous avons décidé de tenter l’expérience pour un mois. D’autant plus que quand il a s’agit de donner un coup de marteau en plastique sur des images d’animaux, elle s’en est donnée à cœur joie et elle s’est empressée d’enseigner leur nom français à ses camarades. Et elle a finalement répété un « Thank you » quand à la fin du cours Chuck à offert un senbei (gâteau de riz soufflé salé) à chacun. Comme ses parents, c’est l’estomac qui la fait avancer cette fille !

Irasshaimase !

Toute personne voyageant au Japon entend cette phrase magique : irasshaimase ! Que l’on pénètre dans un grand magasin, une petite boutique ou un restaurant, les vendeurs ou serveurs vous assènent systématiquement cette rengaine pour laquelle il n’existe pas de traduction littérale en français. Le mieux que j’ai pu trouvé serait « Bienvenue dans mon échoppe ! », exclamation désuète au possible, traduisant toutefois assez bien ma compréhension.

En tant que Japonais, il est parfaitement normal d’entendre cette phrase, c’est un peu comme la clochette qui tinte lorsque l’on entre dans une boutique. On l’entend mais on n’y prête pas attention. Pour ma part, j’ai toujours l’impression que l’on s’adresse à moi en particulier et lors de mes premières visites au Japon, je ne pouvais pas m’empêcher de répondre un « Oyahô gozaimasu » ou un « Konnichiwa » pour saluer la personne en retour. Cela avait le don de m’attirer les moqueries de Sayaka, mais c’était plus fort que moi, j’avais le sentiment d’être grossier si je laissais sans réponse cette exclamation joviale qui m’accueillait. Aujourd’hui je suis mieux informé et sais tenir ma langue, avec cependant toujours cette impulsion de répondre que je refrène tant bien que mal !

Pour terminer, je n’ai pu m’empêcher de sourire lorsque nous avons fait l’ouverture d’un magasin d’électroménager en début de semaine. Nous avons été accueillis par un alignement de vendeurs lançant des « Irasshaimase » et de « Ohayû gozaimasu » à tue-tête à chaque entrée de client, comme autant de soldat à l’inspection lançant leur « Chef, oui chef ! » sous l’œil critique de leur général.