Onsen

Au cours de notre voyage dans la péninsule de Noto j’ai, pour la première fois, goûté aux plaisirs du onsen (温泉). Au Japon, archipel volcanique, ces sources chaudes abondent. L’eau est captée et utilisée dans divers bains, bouillonnants ou non, le tout – Japon oblige – encadré par un régiment de règles de bonne conduite.

Lors de cette visite j’étais accompagné de Yumi. En règle général hommes et femmes sont séparés mais les enfants, qu’ils disposent d’un chromosome Y ou non sont autorisés à entrer dans la partie réservée aux mâles.

Une serviette à peu près grande comme une carte de visite est fournie afin de cacher tant bien que mal sa virilité (ou sa féminité). Je n’ai pas vraiment compris si l’usage de ce coupon de tissu est destiné aux pudiques ou à éviter de froisser l’ego d’autrui en exposant un attribut de taille considérable.

Quoi qu’il en soit, après avoir essayé de respecter l’étiquette, j’ai bien vite abandonné tant il est malcommode d’avoir de se balader avec une main sur les gonades et l’autre dans celle de son enfant. Sans compter que la plupart des hommes présents ne s’embarrassaient pas de ça, pour la plus grande hilarité de Yumi, encore dans l’âge ou même la simple évocation du postérieur (et de l’antérieur) est source de rigolade.

Nous avons donc pris place devant l’un des compartiments douches, équipés des inévitables tabouret et bassine, ainsi que de toute une panoplie de cosmétiques. Une fois nos ablutions terminées nous sommes allés tester l’eau volcanique. Trop chaud pour Yumi évidemment, elle s’est contentée d’y tremper les pieds tandis que je travaillais mon teint de peau « langouste ébouillantée ».

Malheureusement il pleuvait des cordes et nous n’avons pas pu profiter du bain extérieur, sans doute moins chaud et plus agréable. A charge de revanche.

Rendez-moi ma politesse

Vous avez sans doute, comme c’était mon cas avant de m’expatrier, une image des Japonais comprenant les mots : poli, courtois, révérencieux ou velu (attention, il y a un piège).

Sachez qu’avant d’atteindre un certain degré d’apprentissage de la langue, j’étais encore loin du compte dans ma compréhension de cette politesse toute nippone. Là où nous autres rustres de francophones mal dégrossis, nous avons à notre disposition trois maigres registres de langues (familier, courant, soutenu), le japonais nous offre une palette bien plus large pour perdre notre latin.

Le découpage en registre est plus subtil en japonais qu’en français, notamment parce que les « registres » s’entremêlent, s’additionnent et se cumulent au choix de l’orateur. Pour faire simple il existe les registres familier, poli, respectueux et humble. Respectueux et humble se distinguent de cette façon : en utilisant le registre respectueux, je place mon interlocuteur au-dessus de moi (rien de sexuel ici) ; en utilisant le registre humble, je me place au-dessous de mon interlocuteur (idem). On peut donc combiner les deux, moi au fond de la fosse des Mariannes, vous sur le toit du monde.

Toutefois, le japonais étant un langage de nuances, tout n’est pas si simple. En particulier, les verbes « donner » et « recevoir » ont la particularité de se décliner en fonction de l’interlocuteur. Si je donne un cadeau à mon professeur, mon chef ou au PDG de Nissan quand il n’est pas en garde-à-vue (le cadeau va du bas vers le haut en termes de hiérarchie) je n’utilise pas le même verbe que si je donne un cadeau à mon enfant (du haut vers le bas) ou à mon ami (même niveau… si, si, je vous place au même niveau que moi, soyez rassurés).

Il en va de même pour le verbe recevoir, ou le verbe « être donné » intraduisible autrement en français. Nous pourrions résumer la liste des verbes disponibles pour l’échange de « petits quelque chose » et de « trois fois rien » (cela fait partie de la politesse de dénigrer ce que l’on offre) comme suit :

  • Je te donne (donner familier)
  • Je vous donne (donner respectueux)
  • Je reçois de vous (recevoir respectueux)
  • Je reçois de toi (recevoir familier)
  • Vous me donnez (« être donné » respectueux)
  • Tu me donnes (« être donné » familier)

Pour plus de confusion, ces verbes sont aussi utilisés en conjonction des autres verbes pour indiquer que quelqu’un a fait quelque chose pour moi. Par exemple « Mon prof m’a expliqué ça » deviendrait au choix « Mon prof m’a donné de m’expliquer ça » ou « J’ai reçu de mon prof de m’expliquer ça ». Vous suivez ?

D’autres verbes triés sur le volet ont aussi une variante humble et respectueuse. « Aller » et « venir » deviennent un seul et même verbe dans le registre humble par exemple. Dans le registre respectueux, ils sont même rejoints par le verbe « se trouver/être ». Ce serait donc la misère pour comprendre les allées et venues de son patron s’il n’existait pas les particules (sortes de préposition) pour démêler l’aller du retour.

« Manger » et « boire » eux-aussi deviennent un verbe unique. « Faire, dire, regarder, savoir » ont des versions humbles et respectueuses, « rencontrer, recevoir, demander » des versions humbles.

Dès lors que l’on souhaite s’exprimer convenablement dans la langue de Sangoku, il est donc nécessaire d’apprendre en triple exemplaires les verbes de base, en tâchant de ne pas se planter dans le sens de la flèche.

J’en rajoute ou je m’arrête là ? Allez, maintenant que j’ai commencé…

Cerise sur le gâteau donc, pour parler à ses supérieurs, nous avons le choix entre trois « conjugaisons » différentes (applicables évidemment aux verbes du registres respectueux). Le registre humble est moins bien loti avec une seule conjugaison spécifique.

Je manque malheureusement de connaissances pour évoquer les formules de politesse en fin de mail, mais pour en avoir reçu quelques-uns lors de mes entretiens d’embauche, il semblerait que la surenchère soit de mise dans la politesse. C’est à celui qui sera le plus respectueusement humble, ou humblement respectueux, allez savoir…

Je terminerai par un chiffre : 12. C’est environ le nombre de manières de dire « s’il vous plaît » lorsque l’on demande à quelqu’un de faire quelque chose, chacune avec un degré de politesse légèrement différent des autres.

Je vous remercie divin lecteur d’avoir daigné posé vos yeux si clairvoyants sur les médiocres lignes des cet article humblement écrits d’une main malhabile.

Salut à toi le professeur

Le respect de ses aînés et de ses supérieurs est une des clefs de voûte de la culture japonaise. Il en va de même, c’est une évidence, pour l’élève envers son professeur. Je l’ai constaté de l’intérieur depuis mon entrée à l’école de japonais en avril.

J’ai souvenance d’une prof d’allemand au lycée qui exigeait que nous nous levâmes lorsqu’elle nous faisait l’honneur de pénétrer dans la salle de classe. Ici, le principe est similaire. Après l’entrée du professeur dans la salle, un des élèves annonce « kiritsu » (起立), manière formelle de dire « se lever » ou « debout ». A l’unisson, la classe se dresse dans une rigidité toute nippone, avant que le même élève ne poursuive en se fendant d’un « reï » (礼) du plus bel effet. Cette formule a pour but d’inciter tous ses camarades à saluer le professeur (« reï » signifie « salut » ou « saluer »).

Là, on incline le buste, évidemment. Toutefois, en ce qui concerne la formule à prononcer à l’égard de l’enseignant, les choses se compliquent un peu puisque nous avons plusieurs cas de figure :

  • c’est le matin avant 10 heures, on dit « ohayô gozaïmasu » (bon matin)
  • c’est pendant la journée, par exemple après la pause de 10h30, on dit « konnichiwa » (bonjour)
  • c’est la fin du cours, on dit « o-tsukaresama deshita », formule à peu près intraduisible, signifiant approximativement « vous avez bien travaillé, vous devez être fatigué »

Enfin, dans un dernier soubresaut, notre élève lance un déchirant « tchaku seki » (着席) littéralement « enfilez vos sièges » ou plus politiquement correct « asseyez-vous bande de nazes ».

Et grâce à moi, une fois de plus, vous éviterez les impairs lors de votre prochaine cours au Japon.

PS : Dans ma légendaire mansuétude, j’épargne à mes élèves ces formalités, je me contente du « o-tsukaresama deshita » en fin de cours pour leur faire plaisir, quand j’y pense.

Kamishibai

Le kamishibai (紙芝居, théâtre de papier) est une forme de divertissement japonaise, en vogue durant les années 1930 et jusqu’à l’avènement de la télévision au cours du XXème siècle.

Non, je n’évoque pas ce sujet avec pour seul but de vous assommer de mes connaissances hétéroclites en matière de culture japonaise. Outre le grand nombre de professeurs (environ trois) lisant ce blog et pouvant être intéressés, il se trouve que Yumi est devenue grande amatrice de cet art d’une délicieuse désuétude.

Le mot Kamishibai fait référence à la fois à l’art et au support sur lequel repose son principe. Il s’agit d’un ensemble de planches illustrées sur une face, placées sur une scène miniature. Le kamishibaiya, l’artiste narrateur, fait défiler les planches une à une, racontant l’histoire dont le texte est rédigé au verso de chacune des planches.

De cette façon, le narrateur peut toucher une audience assez large (de l’ordre d’une trentaine d’enfants) car les planches sont en général au format A3. Durant l’âge d’or du kamishibai au Japon, on estimait à environ 2500 le nombre de kamishibaiya en activité, chacun donnant en moyenne 10 représentations par jour soit un total de près d’un million d’enfants spectateurs par jour.

Aujourd’hui les kamishibaiya de profession ont presque disparu. Il reste toutefois possible d’emprunter des kamishibai à la bibliothèque la plus proche de chez vous pour devenir vous-même un artiste adulé des enfants, en tout cas des vôtres.

Sakura, le retour

Cette année encore, les cerisiers ont fleuri. Petite sélection de photos, bien loin de rendre justice à la beauté du spectacle.

Changer d’ère

Vous en avez peut-être entendu parler en France, au Canada ou en Navarre. Ici, à moins de vivre dans la plus totale réclusion (et dans un pays aussi densément peuplé que le Japon ça reste une performance), impossible d’y échapper. Je veux parler du changement d’empereur, accompagné d’un changement d’ère ou de période. Cette notion inconnue chez nous avait été évoquée ici même il y a de cela un bon lustre.

Pour rappel, la période en question est relative au règne d’un empereur. Pour faire simple, un empereur = une ère. En général, la mort du précédent souverain est la seule cause valable de changement d’ère. Or, cette année il s’agissait d’une abdication pour raisons de santé. Toutefois, ce cas de figure ne s’étant jamais produit dans le Japon moderne (la dernière abdication remontait à 1817), il a fallu amender la Loi de la Maison Impériale pour l’occasion.

Akihito, fils d’Hirohito, a donc cédé la place à son propre fils, Naruhito (pour plus de confusion) désormais 126ème empereur nippon. A l’occasion de l’abdication et du couronnement les japonais ont reçu deux jours fériés supplémentaires. Ces jours fériés, accolés à la Golden Week, cumulés avec une loi étonnante stipulant qu’un jour travaillé coincé entre deux jours fériés devient lui-même férié, ont abouti à un total de dix jours chômés consécutifs (week-ends compris), du jamais au Japon. La moitié du pays était donc en vadrouille de droite et de gauche pour profiter de ces « longues » vacances, tandis que l’autre moitié du pays s’évertuait à servir la moitié sus-citée en tâchant d’en tirer un substantiel profit (les prix ont tendance à doubler pendant la Golden Week).

Donc après Shôwa (Hitohito) et Heisei (Akihito) nous voici dans l’an 1 de l’ère Reiwa depuis le premier mai. En prenant nos vacances entre fin avril et début mai nous sommes donc partis en 30 Heisei pour revenir en 1 Reiwa. Pour l’anecdote, à sa mort l’empereur prend à titre posthume le nom de l’ère durant laquelle il a régné. Les japonais font référence à leur empereur en utilisant seulement le nom de son ère. Mon élève, pourtant érudit, ignorait d’ailleurs le nom de naissance de l’empereur Reiwa.

Dans la pratique ce changement n’en est pas un pour le citoyen de base tel que moi, le rôle de l’empereur japonais étant purement représentatif. Il est en effet privé de tout pouvoir politique suivant la constitution mise en place pendant l’occupation américaine post seconde guerre mondiale.

J’ai été ravi de bénéficier de trois jours fériés exceptionnels cette année mais je n’ai malheureusement pas pu suivre la retransmission ô combien palpitante de l’ensemble des cérémonies. Imaginez-vous regarder pendant trois jours le défilé du 14 juillet commenté en japonais et vous aurez une bonne idée du résulat.

Anniversaire de groupe

A l’école de Yumi, à chaque fin de mois a lieu la célébration groupée de l’anniversaire des enfants nés en cours de mois. C’est une vraie cérémonie, attendue avec impatience par les enfants et préparée avec minutie par les parents d’élèves et le personnel enseignant.

Les parents concernés sont donc conviés à l’école pour cette sauterie. Japon oblige, les trépieds, caméscopes et appareils photos sont de sortie pour immortaliser ce moment.

Tout d’abord, les classes font leur entrée une à une et prennent place devant la rangée de parents, le tout sur fond musical. Viennent ensuite les héros du jour, lancés l’un après l’autre sur les chapeaux de roue jusqu’à se hisser sur un mini podium devant lequel un de leur parent délivre au micro un message d’une profondeur abyssale : si j’avais compris quoi que ce soit à ce que les mamans ont déclamé je suis certain que cela m’aurait tiré des larmes. Je me suis vengé en parlant français à Yumi et en pleurant seul de ma propre mièvrerie parentale.

Coiffés de leurs couronnes dorées, les enfants annoncent ensuite leur âge au micro à tour de rôle, tous en japonais cette fois, Yumi étant bien plus respectueuse que son père. Sur les huit enfants présents, une seule petite fille s’est trompée, oubliant un an à son compteur. Si à quatre ans elle commence déjà à tricher sur son âge, ça promet pour l’avenir.

Yumi s’en est très bien tirée, à la nuance près qu’elle a dit « J’ai quatre ans » alors que la cérémonie avait lieu une semaine avant son anniversaire. On ne lui en tiendra pas rigueur puisqu’elle n’a que quatre ans, qu’une semaine sur 208 ce n’est quand même pas une erreur énorme et qu’en plus c’est ma fille, il vous est donc interdit de la critiquer.

Ensuite les petits camarades ont remis un petit collier-carte d’anniversaire contenant un message de leurs parents et de leur professeur (voir photo ci-après), nous avons chanté « Happy birthday » tous en chœur (oui, en anglais), joué à « qu’est-ce qui est tombé ? » (cf. plus bas) et enfin assisté à un petit spectacle où des mamans déguisées dansaient et chantaient pour nos charmantes têtes pas blondes du tout.

« Qu’est-ce qui est tombé ? » vous connaissez ? Si vous n’êtes pas parent ou enseignant à la maternelle, j’en doute, à plus forte raison si vous ne vivez pas au Japon.

Le MJ (Maître du Jeu pour les ignares des jeux de rôles) chante « ochita ochita nani ga ochita » (c’est tombé, c’est tombé, qu’est-ce qui est tombé). Puis s’il dit « ichigo » (fraise), « ringo » (pomme), « kaminari » (orage) ou « tenjô » (plafond) il faut faire le geste qui correspond pour attraper ce qui est tombé : tendre une main vers l’avant pour la fraise, deux mains vers l’avant pour la pomme, tendre les deux mains vers le ciel pour retenir le plafond et enfin se tenir le ventre de trouille quand il s’agit du tonnerre.

Si tout autre mot est prononcé, il faut rester immobile. En cas d’erreur c’est la bastonnade tout nu devant tout le monde. Ah non, je confonds avec la Corée du Nord, ici on se contente de rire, surtout les enfants.

Jeux d’enfants

Comme partout, les bambins japonais adorent glisser sur les toboggans, courir après un ballon, faire de la balançoire ou du vélo. Si ces activités sont universelles, qu’en est-il des jeux un tantinet plus élaborés ? J’entends par là les jeux avec des règles définies, que seuls les moins de dix ans peuvent saisir dans toute leur profondeur.

Commençons par la base. Chez nous, on appelait ça jouer au loup. Un enfant endosse le costume de l’animal mal aimé et pourchasse ses camarades à en perdre haleine, dans l’espoir de toucher l’un d’eux, lequel deviendra à son tour le canidé (ou sera éliminé selon les variantes), et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement, ou plus vraisemblablement jusqu’à l’heure de rentrer à la maison.

Ici, ce jeu s’appelle onigokko (鬼ごっこ), littéralement « faire semblant d’être (gokko) un démon (鬼, oni) ». Le principe est le même : Oni, le démon, a pour but de toucher tous ses camarades pour les éliminer tour à tour jusqu’à l’extinction. Le jeu se décline en de nombreuses variantes dont certaines trouvent un écho en France. Par exemple, dans la variante koori-oni, si vous êtes touchés par le démon, vous êtes gelés sur place mais pouvez être dégelés si un de vos camarades vient vous toucher. Ou encore taka-oni, version dans laquelle si vous ne touchez pas le sol le démon ne peut rien contre vous.

J’aime aussi beaucoup la version infectieuse du jeu où chaque enfant touché par le démon devient lui-même un démon qui s’en va alors propager le mal à travers la marmaille présente.

Ensuite, je citerai cache-cache, pour lequel je ne vous ferai pas l’affront d’expliquer le principe. La différence majeure ici réside dans le décorum plutôt que dans le jeu lui-même. Là où j’ai grandi, on comptait jusqu’à 10, 20 ou davantage en fonction de la taille de l’espace de jeu, puis celui ou celle désigné par le sort se mettait à la recherche des autres. Ici, celui qui compte jusqu’à 10 (souvent appelé Oni d’ailleurs) crie « もういいかい? » (mô ii kai?) signifiant « maintenant vous êtes prêts ? ». Si ce n’est pas le cas on répond « まだだよ! », (mada da yo) « pas encore », auquel cas Oni attend quelques secondes avant de poser à nouveau la question et ce jusqu’à ce que tout le monde réponde « もういいよ! », (mô ii yo) « maintenant c’est bon, yo! » Quand Oni trouve quelqu’un, il est de rigueur de crier « みいつけた! » (miitsuketa), en insistant à loisir sur le ‘i’.

Pour compléter ce tour d’horizon, c’est « 1, 2, 3 soleil » que j’évoquerai. Le nom japonais de ce jeu est « だるまさんがころんだ、 Darumasan Ga Koronda », soit « Monsieur Daruma est tombé ». Pour ceux qui aurait loupé l’épisode, j’ai parlé de Darumasan dans cet article. Là où « 1, 2, 3, soleil » a 5 syllabes, Darumasan Ga Koronda en a 10 (il s’agit ici de « syllabes » japonaises, qu’il conviendrait d’appeler des mores s’il l’on voulait être précis et pédant) : Da-ru-ma-sa-n-ga-ko-ro-n-da. On dispose donc d’autant de temps pour avancer au Japon qu’en France puisque (selon mon souvenir) l’on marque une légère pause entre chaque syllabe dans la version gauloise.

Pour le reste le principe du jeu reste le même, sauf si l’on est aperçu en train de bouger par celui qui déclame « Darumasan ga koronda » à toute allure (appelons-le Oni pou plus de confusion). Alors ça se complique : celui qui est vu en train de bouger doit tenir la main de Oni. Quand un des joueurs parvient à toucher Oni sans se faire surprendre en train de bouger, ou – le cas échéant – s’il parvient à séparer la main de Oni de celle du joueur précédemment capturé, alors tout le monde (sauf Oni) s’enfuit en courant mais doit s’arrêter dès que Oni hurle « とまれ! » (tomare) , « Stop ! ». Si Oni peut toucher un des fuyards en faisant trois pas ou moins, alors celui-ci devient Oni. Quand je vous disais qu’il fallait avoir moins de 10 ans pour comprendre les règles, j’ai oublié de mentionner qu’il fallait aussi doctorat.

Dans tous ces jeux, le Oni est désigné par « Jan-Ken-Pon », le pierre-papier-ciseaux japonais utilisé dans toutes les situations. J’en ai fait l’expérience dans mon cours de conversation japonaise quand il s’agissait de déterminer qui parle en premier : Jan-ken-pon. Je ne serais pas surpris qu’au bureau on décide qui doit se charger des tâches ingrates de cette façon.

Pour la touche culturelle, sachez qu’il existe un film appelé « Real Onigokko », dont le titre est assez évocateur, et un autre « As the gods will » où les perdants du jeu « Darumasan ga koronda » sont mis à mort. De l’hémoglobine à foison en perspective.

Koyo

Koyo est à l’automne ce que sakura est au printemps ; les fleurs de cerisiers cèdent la place aux feuilles de fin de saison et les arbres se parent de couleurs flamboyantes. Moins connu à l’étranger que son pendant printanier, koyo est néanmoins tout aussi populaire auprès des japonais, amateurs d’esthétique et bien souvent de photographie.

Le pays ne compte pas moins de 26 espèces d’arbres réputés pour leur teintes automnales. Le rouge vif des feuilles de « momiji », les érables japonais, est sans doute le plus représentatif. Kôyô s’écrit d’ailleurs 紅葉 en kanji, le premier signifiant « rouge », le second « feuille ». Le ginkgo, ichô en japonais, quant à lui revêt une robe d’or contrastant majestueusement avec le rouge des momijis.

A l’instar du hanami, le momijigari est une activité consistant à rechercher les meilleurs endroits pour admirer les feuillages. Nombre de japonais voyagent même à travers le pays à cette occasion. C’est naturellement à Hokkaïdo, l’île la plus septentrionale de l’archipel, que commence la saison de kôyô en septembre, avant de progresser vers le sud.

L’apogée est en générale atteinte trois semaines après le début de coloration des feuilles soit en octobre dans le nord du pays et jusqu’à décembre à Kyûshû. Puis on attend les sakura et la boucle est bouclée.

Une habitude perdue

Il est des habitudes que l’on s’attend à perdre lorsque l’on s’expatrie. Je m’attendais évidemment à ne pas trouver de boulangerie à chaque coin de rue. Je soupçonnais que les pharmaciens hausseraient les sourcils et m’adresseraient un regard navré à la mention de Doliprane ou d’Ibuprofène. Finie la conduite à droite; ici les voitures non diesel se nourrissent d' »ordinaire » (レギュラー, soit la transcription de du « regular » américain).

Mais ce n’est que récemment que je me suis aperçu d’une disparition pourtant flagrante. Un geste quotidien, naturel, voire instinctif, auquel j’ai renoncé sans même m’en rendre compte. Et il aura fallu qu’une Japonaise – compagne d’un expatrié Français avec lequel j’ai sympathisé – me la rappelle lors de leur venue chez nous. Il s’agit de la bise. Le fameux « salut *smack* tu *smack vas *smack* bien ? ».

C’est précisément parce qu’elle est japonaise (teintée de France tout de même puisqu’elle y a vécu quatre ans et qu’elle parle la langue) que j’ai pris conscience de l’oubli de ce bon vieux bisou aérien faisant pourtant partie de ma culture depuis la plus tendre enfance. De la même façon, la poignée de main me vient désormais moins spontanément que l’inclinaison du buste pour saluer : les mains le long des cuisses pour les hommes, croisées devant soi pour les dames, l’inclinaison – d’une durée variable selon le contexte – varie de 15 à 45 degrés en fonction de l’interlocuteur. Sortez vos rapporteurs !