Fidji – automne 2018

Pour nos premières vacances à quatre, nous avions choisi une destination balnéaire à la météo a priori clémente. Le premier jour de ce voyage a consisté à nous transporter de Matsumoto à Narita, lieu de départ de notre avion. Facile sur le papier, c’était sans compter sur deux détours imprévus dus notamment à quelques difficultés de déchiffrage des idéogrammes de ma part.

Notre première nuit de vacances nous l’avons donc passée au Japon, dans un hôtel proche de l’aéroport. Bien nous en a pris car vu l’état de fatigue de tout le monde j’ai du mal à imaginer comment nous aurions terminé en enchaînant une journée de trajet en voiture et un vol de nuit de neuf heures.

Le vol en question s’est plutôt bien déroulé, surtout pour les filles qui ont pu dormir, Yumi sur son siège et MeÏ dans les bras de Sayaka. 

A l’arrivée, première touche de couleur locale, le groupe de musique berçant notre passage à l’immigration d’un mélange de guitare, d’ukulélé et de chant fidjien. Au sortir de l’aéroport, après avoir été retenus au contrôle sanitaire à cause de nos victuailles japonaises, nous avons été accueillis par le chauffeur chargé de nous emmener prendre un second avion. Et pas n’importe lequel : un hydravion. En effet, notre destination était une île minuscule où il était inenvisageable de construire une piste d’atterrissage.

Notre taxi de luxe pour l’île de Kuata

Nous étions les seuls passagers à bord. Nous et nos bagages avons été scrupuleusement pesés afin de répartir la charge dans l’avion et d’en assurer l’équilibre. Notre pilote, seul membre d’équipage, vraisemblablement australien, s’est chargé des consignes de sécurité puis nous a fourni un casque pour atténuer le bruit du moteur.

Prêts à décoller

C’était génial. Nous volions à environ mille pieds au-dessus de la mer, profitant ainsi d’une vue imprenable sur les îles, îlots, voiliers, barques de pêcheurs et massifs de coraux affleurant à la surface d’un océan turquoise. L’habitacle de l’avion était effectivement très bruyant, ce qui n’a pas empêché Meï de s’endormir dès le décollage et de ne se réveiller qu’après l’amerrissage, pourtant cahoteux.

A la descente du bateau venu nous récupérer, nous avons été accueillis sur la plage par une nouvelle chanson fidjienne. Les vacances ont vraiment débuté à ce moment là.

Sur cette île les filles ont découvert la baignade dans la mer, bercées par les vagues du lagon. Yumi s’est également adonnée à la récolte de coquillages, à laquelle il nous a fallu mettre un frein afin d’éviter qu’elle ne pille la plage et nous oblige à acheter une valise dédiée au produit de sa collecte.

Pendant les trois jours de notre séjour à Kuata nous avons logé dans une « bure », mot fidjien désignant une sorte de cahute d’une seule pièce, avec salle de bains attenante. Charmant et exigu sont les qualificatifs les plus appropriés. La touche originale : l’absence de toit dans la partie douche. 

Yumi a profité des trois piscines d’eau de mer pour apprendre à nager toute seule (avec une bouée) et découvrir le plaisir de sauter dans l’eau, dans mes bras, pas forcément dans cet ordre.

Elle a également vu des crabes, goûté aux joies du hamac et observé un fidjien en pagne danser sur un rocher isolé dans l’océan. Le fait que l’heure de sa danse corresponde à celle du passage du bateau de touristes, et qu’elle dure précisément le temps qu’il faut au bateau pour perdre le rocher de vue est certainement une simple coïncidence.

Notre dernière soirée à Kuata nous a offert un superbe coucher de soleil. Nous avons également pu prendre notre repas accompagné d’une dernière chanson fidjienne interprétée par le personnel. 

Désolé, vous n’aurez que le son, la vidéo pèse un bon giga

Nous sommes repartis de cette île par le même moyen qu’à l’aller. Cette fois il nous a fallu partager l’espace à bord avec un couple d’américains.

L’étape suivante était notre première vraie immersion dans la vie fidjienne : la découverte de l’île principale de Viti Levu à bord de notre spacieux Land Rover (conduite à gauche, nous n’avons pas été dépaysé)  sur des routes d’assez bonnes qualité… tant que l’on reste sur la route littorale et dans les villes d’importance.

Pourquoi un Land Rover me direz-vous ? Sachez que nous avions réservé un 4×4 Toyota sur le conseil du propriétaire de notre première maison de location. Celui-ci avait précisé que le chemin d’accès était assez raide et pas forcément en très bon état. A l’agence de location, on a essayer de nous fourguer une berline, le modèle que nous avions réservé étant indisponible. Puis c’est un pickup qu’on a voulu nous donner. Cela aurait pu faire l’affaire si nous n’avions pas une énorme masse de bagages que nous ne souhaitions pas voir exposée aux éléments ni finir au bas d’un talus à cause d’un nid de poule ou d’un des innombrables dos d’âne. Pour finir c’est donc avec le mastodonte Discovery 4 que nous avons pris la route.

Le gabarit a été vite maîtrisé, les commandes un peu moins. Le clignotant et les essuie-glaces sont placés comme sur les voitures avec conduite à droite, donc inversées par rapport à notre voiture japonaise. J’ai donc souvent enclenché les essuie-glaces en voulant mettre le clignotant. Nous avons aussi eu du mal à trouver l’endroit et après les touristes indiens qui ne connaissent évidemment pas le coin, nous avons fini par trouver une jeune fidjienne pour nous mettre sur la bonne voie. Il nous a encore fallu appeler le gardien de la maison et lutter contre son accent indien à couper à la machette pour comprendre ses indications.

Vue depuis notre terrasse

Le chemin d’accès à la maison s’est avéré encore pire que nous avions imaginé, nous avons donc remercié la providence et son Land Rover aux allures de char Leclerc. A l’arrivée nous avons été récompensés par une vue superbe sur l’océan (à marée haute) , et un isolement presque total, à peine troublé par des chevaux paissant tranquillement sur les hauteurs derrière la maison et les chants des merles et autres volatiles locaux.

Dinesh, le gardien nous a accueilli et nous a fait faire un tour du propriétaire. J’ai bien cru qu’il ne partirait jamais, il n’en finissait plus de répéter « You need anything, you call me ». La maison était grande avec un séjour dans lequel notre logement précédent aurait tenu à l’aise. Idéal pour les filles, d’autant plus qu’il y avait une piscine juste pour nous.

Nous avons tout de même eu une belle frayeur le premier soir. Un feu de prairie s’est déclaré en contrebas de la maison. Celle-ci étant située à environ 35 minutes de la première ville et donc des pompiers, nous étions forcément inquiets. L’inquiétude s’est muée en crainte lorsque le feu a commencé à progresser en direction de la maison. J’ai donc pris Dinesh au pied de la lettre, pensant que nous étions dans une situation « You need anything ».

Second feu de prairie en amont de la maison, le dernier soir

Il nous a assuré arriver rapidement, cependant les dix minutes entre mon appel et son apparition à la porte de la maison nous ont semblé durer un bonne heure alors que nous tentions de jouer la normalité pour les filles tout en entendant les flammes crépiter au-dehors. Finalement des locaux vivant à proximité ont enrayé la progression de l’incendie en pratiquant un coupe-feu. Nous avons pu nous détendre et dormir sur nos deux oreilles, non sans avoir jeter un dernier coup d’œil au brasier agonisant avant de nous coucher. La pluie n’était pas tombée depuis des mois là-bas (« long time no rain » comme dirait Dinesh), d’où le risque élevé (et avéré) d’incendie.

Outre nous reposer, batifoler dans la piscine et nous inquiéter des feux de prairies autour de la maison (le dernier soir aussi un gigantesque brasier consumait les collines au nord de notre logement) nous avons profité de notre escale pour visiter le « Garden of the Sleeping Giant », un jardin botanique abritant notamment des milliers d’orchidée et de nombreuses espèces indigènes endémiques.

Le trajet jusqu’au jardin botanique fut riche en découverte. Nous étions en pleine saison de la canne à sucre. Les routes étaient bordées de champs de canne prête à être récoltée. Elles étaient encombrées de camions asthmatiques crachant de nauséabondes volutes de gaz d’échappement, ahanant sous le poids de montagnes de canne à sucre, laissant derrière eux en pointillés des tronçons de tige comme autant de Hänsel et Gretel mélanésiens. 

Mais plus que les camions, c’est le train, le « sugar train » qui nous a stupéfait. Si les camions semblaient souffrir d’insuffisance respiratoire et lambinaient en conséquence, le train était moribond, traînant sa carcasse de rondins et de traverses de bois sur des rails rongés de rouille. Toutefois, malgré les apparences il avançait obstinément vers les usines de canne, parmi les vaches et les chèvres errant en liberté le long des routes, incarnation du « lentement mais sûrement » nous ravissant de son charme anachronique.

Une des nombreuses plages jalonnant le sud de Viti Levu

Après ces trois jours dans l’est de l’île, nous avons pris la route vers le sud et la Côte de Corail. A mesure que nous avalions les kilomètres sur Queen’s Road, la route littorale, le ciel se couvrait et la végétation se faisait plus verte et plus abondante pour finir par être franchement luxuriante.

L’anecdote du trajet : devant l’impossibilité de trouver une place pour me garer, j’ai fait une bonne vingtaine de fois le tour de la bourgade de Sigatoka tandis que Sayaka se chargeait de faire le plein de victuailles. J’ai fini par trouver une place juste au moment où elle émergeait du supermarché, chargée comme une mule.

J’en profite en aparté pour évoquer le sujet des courses. Cette activité on ne peut plus banale, frisant l’automatisme lorsque l’on est en terrain connu, devient une petite aventure à l’étranger. A Fidji, les produits locaux sont largement concurrencés par ceux en provenance d’Inde, de Malaisie ou encore de Nouvelle-Zélande, en particulier pour les produits laitiers lesquels étaient étiquetés en anglais et en français, sans doute pour le marché polynésien. 

La jetée de Maui Bay

Par contre, surprise de taille : impossible de trouver la moindre banane en vente dans les supermarchés. Sur une île tropicale, un fruit poussant sans se soucier de la saison ! J’ai fait plusieurs fois le tour du rayon primeurs, sans succès. Il semblerait qu’elles ne se vendent que sur les marchés, voire au bord de la route, tout comme les noix de coco ou le maïs grillé.

Notre second logement était génial, une maison presque neuve un peu sur les hauteurs, avec vue sur Maui Bay équipée de tonnes de livres et de jouets pour les enfants. Et d’un lave-vaisselle ! Et c’était tant mieux car la météo fut médiocre (pour ne pas dire exécrable parfois) la moitié du temps passé là-bas. Pour adoucir notre déception, nous avons été accueillis par une délicieuse odeur de curry indien, préparé à notre intention par la gardienne, Seema.

Non loin de Maui Bay se trouve le parc écologique de Kula. Nous y avons emmené les filles, leur offrant ainsi la possibilité de voir de nombreux animaux, d’en nourrir certains et d’en toucher d’autres. 

Personne n’a renâclé pour toucher l’iguane à crête vert, endémique à Fidji et menacé d’extinction, comme souvent, par l’activité humaine. Le parc est aussi un centre de reproduction pour ces reptiles. La version géante et robotisée de l’iguane a eu étonnement beaucoup moins de succès, Yumi s’étant tétanisée lorsqu’il a commencé à parler et à bouger la tête.

Ensuite nous avons pu nourrir des tortues marines, tortues imbriquées, aussi appelées tortue à écailles ou Carette, notamment à la Réunion. Le parc disposait de trois individus de 18 mois prêts à être relâché dans la nature, dans un effort là-aussi de lutter contre le risque critique d’extinction auquel elles font face.

Par ailleurs, nous avons inspecté la collection d’insectes naturalisés, admiré le plumage des perroquets, été captivé par le pterois (la « rascasse »), été scrutés par les rapaces, ignorés par la chauve-souris et ravis par la balade dans la jungle sur des passerelles en bois.

A Maui Bay nous ne jouissions pas d’une piscine privée mais avions toutefois accès à celle de la « club house ». Idéalement située au bord de la plage, nous y avons fait une baignade, laquelle a rapidement tourné court en raison du vent. Nous avons alors décidé de flâner sur la plage et de collecter (encore) des coquillages.

La prochaine fois je prendrai bien garde a ne pas ramasser un coquillage avec locataire. Je me suis fait pincé la cuisse par un pagure (bernard l’hermite pour les intimes) glissé dans ma poche. Sur le moment je n’ai pas réalisé qu’il s’agissait de ça. C’est seulement le soir venu en entendant des grattements dans le sac de coquillage ramassés par Yumi que nous avons constaté notre erreur. Nous avons rendu l’animal à son milieu naturel dès le lendemain, avec toutes nos excuses.

Notre dernière étape se situait complètement à l’est de Viti Levu, sur une île minuscule appelée Leleuvia. Elle a démarré sous de mauvais augures, avec une météo détestable et une course contre la montre pour attraper le bateau (nous avons mis 2 heures 30 pour faire un trajet que l’on nous avait assuré être faisable en 1 heure 30 voire 2 heures).

La jetée de Leleuvia avec Viti Levu au fond

Comme à sons habitude, Meï a dormi dans mes bras pendant les quarante minutes de trajet, en dépit des rebonds du bateau sur la mer agitée et des rugissements du moteur. Malgré la pluie nous avons été immédiatement séduits pas la couleur de l’eau, d’un turquoise et d’une clarté incomparables. Entre les planches de la jetée nous pouvions voir des poissons multicolores batifoler dans le corail. Magique comme arrivée !

Le déluge du reste de la journée était nettement moins enthousiasmant. Heureusement,  la salle de restauration était vaste et pourvue d’une mezzanine où une bibliothèque regorgeait de livres pour enfants. Nous avons pu ainsi occuper le premier après-midi.

Nos trois jours sur place ont été synonymes de farniente, baignade, contemplation de poissons, second déluge, lecture et j’en passe. Nous avons même essayé de laisser les filles à un baby-sitter pour profiter d’un peu de temps à nous. Si Yumi a accepté sans rechigner, Meï à passé une heure à hurler sans discontinuer. Nous avons donc écourté notre pause pour aller la secourir.

Bref un très bon séjour sur cette île, qui aurait pu être excellent sans les poux de sable, amateurs de chevilles et de mollets. Sayaka et moi avons été dévorés, les filles fort heureusement épargnées, sans doute parce qu’elles ont toujours insisté pour porter des chaussettes dans leurs sandales. Pour ma part c’était tout a fait supportable, contrairement à Sayaka avec sa réaction allergique. Nous avons bien failli écourter notre séjour à Leleuvia à cause de ça.

Pour le retour sur la grande île nous avons eu droit à une mer d’huile. Pas la moindre ridule ne venait troubler la surface de l’eau. J’avais le sentiment de commettre un sacrilège en troublant cette immobilité avec notre bateau. Tel un miroir sans défaut, l’océan s’étirait jusqu’à l’horizon pour se confondre avec le ciel. Impossible de déterminer où finissait l’un et où commençait l’autre. Un paysage d’une beauté fascinante, inhabituelle et presque perturbante.

Pour finir, il nous a fallu refaire en sens inverse tout le trajet jusqu’à Nadi, où nous avons passé notre dernière nuit fidjienne avant de reprendre l’avion (de jour cette fois) pour Narita, où nous avons dormi puis repris notre voiture pour un dernier tronçon de trajet jusqu’à Matsumoto. Les vacances c’est épuisant !