Rendez-moi ma politesse

Vous avez sans doute, comme c’était mon cas avant de m’expatrier, une image des Japonais comprenant les mots : poli, courtois, révérencieux ou velu (attention, il y a un piège).

Sachez qu’avant d’atteindre un certain degré d’apprentissage de la langue, j’étais encore loin du compte dans ma compréhension de cette politesse toute nippone. Là où nous autres rustres de francophones mal dégrossis, nous avons à notre disposition trois maigres registres de langues (familier, courant, soutenu), le japonais nous offre une palette bien plus large pour perdre notre latin.

Le découpage en registre est plus subtil en japonais qu’en français, notamment parce que les « registres » s’entremêlent, s’additionnent et se cumulent au choix de l’orateur. Pour faire simple il existe les registres familier, poli, respectueux et humble. Respectueux et humble se distinguent de cette façon : en utilisant le registre respectueux, je place mon interlocuteur au-dessus de moi (rien de sexuel ici) ; en utilisant le registre humble, je me place au-dessous de mon interlocuteur (idem). On peut donc combiner les deux, moi au fond de la fosse des Mariannes, vous sur le toit du monde.

Toutefois, le japonais étant un langage de nuances, tout n’est pas si simple. En particulier, les verbes « donner » et « recevoir » ont la particularité de se décliner en fonction de l’interlocuteur. Si je donne un cadeau à mon professeur, mon chef ou au PDG de Nissan quand il n’est pas en garde-à-vue (le cadeau va du bas vers le haut en termes de hiérarchie) je n’utilise pas le même verbe que si je donne un cadeau à mon enfant (du haut vers le bas) ou à mon ami (même niveau… si, si, je vous place au même niveau que moi, soyez rassurés).

Il en va de même pour le verbe recevoir, ou le verbe « être donné » intraduisible autrement en français. Nous pourrions résumer la liste des verbes disponibles pour l’échange de « petits quelque chose » et de « trois fois rien » (cela fait partie de la politesse de dénigrer ce que l’on offre) comme suit :

  • Je te donne (donner familier)
  • Je vous donne (donner respectueux)
  • Je reçois de vous (recevoir respectueux)
  • Je reçois de toi (recevoir familier)
  • Vous me donnez (« être donné » respectueux)
  • Tu me donnes (« être donné » familier)

Pour plus de confusion, ces verbes sont aussi utilisés en conjonction des autres verbes pour indiquer que quelqu’un a fait quelque chose pour moi. Par exemple « Mon prof m’a expliqué ça » deviendrait au choix « Mon prof m’a donné de m’expliquer ça » ou « J’ai reçu de mon prof de m’expliquer ça ». Vous suivez ?

D’autres verbes triés sur le volet ont aussi une variante humble et respectueuse. « Aller » et « venir » deviennent un seul et même verbe dans le registre humble par exemple. Dans le registre respectueux, ils sont même rejoints par le verbe « se trouver/être ». Ce serait donc la misère pour comprendre les allées et venues de son patron s’il n’existait pas les particules (sortes de préposition) pour démêler l’aller du retour.

« Manger » et « boire » eux-aussi deviennent un verbe unique. « Faire, dire, regarder, savoir » ont des versions humbles et respectueuses, « rencontrer, recevoir, demander » des versions humbles.

Dès lors que l’on souhaite s’exprimer convenablement dans la langue de Sangoku, il est donc nécessaire d’apprendre en triple exemplaires les verbes de base, en tâchant de ne pas se planter dans le sens de la flèche.

J’en rajoute ou je m’arrête là ? Allez, maintenant que j’ai commencé…

Cerise sur le gâteau donc, pour parler à ses supérieurs, nous avons le choix entre trois « conjugaisons » différentes (applicables évidemment aux verbes du registres respectueux). Le registre humble est moins bien loti avec une seule conjugaison spécifique.

Je manque malheureusement de connaissances pour évoquer les formules de politesse en fin de mail, mais pour en avoir reçu quelques-uns lors de mes entretiens d’embauche, il semblerait que la surenchère soit de mise dans la politesse. C’est à celui qui sera le plus respectueusement humble, ou humblement respectueux, allez savoir…

Je terminerai par un chiffre : 12. C’est environ le nombre de manières de dire « s’il vous plaît » lorsque l’on demande à quelqu’un de faire quelque chose, chacune avec un degré de politesse légèrement différent des autres.

Je vous remercie divin lecteur d’avoir daigné posé vos yeux si clairvoyants sur les médiocres lignes des cet article humblement écrits d’une main malhabile.

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