Jeux d’enfants

Comme partout, les bambins japonais adorent glisser sur les toboggans, courir après un ballon, faire de la balançoire ou du vélo. Si ces activités sont universelles, qu’en est-il des jeux un tantinet plus élaborés ? J’entends par là les jeux avec des règles définies, que seuls les moins de dix ans peuvent saisir dans toute leur profondeur.

Commençons par la base. Chez nous, on appelait ça jouer au loup. Un enfant endosse le costume de l’animal mal aimé et pourchasse ses camarades à en perdre haleine, dans l’espoir de toucher l’un d’eux, lequel deviendra à son tour le canidé (ou sera éliminé selon les variantes), et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement, ou plus vraisemblablement jusqu’à l’heure de rentrer à la maison.

Ici, ce jeu s’appelle onigokko (鬼ごっこ), littéralement « faire semblant d’être (gokko) un démon (鬼, oni) ». Le principe est le même : Oni, le démon, a pour but de toucher tous ses camarades pour les éliminer tour à tour jusqu’à l’extinction. Le jeu se décline en de nombreuses variantes dont certaines trouvent un écho en France. Par exemple, dans la variante koori-oni, si vous êtes touchés par le démon, vous êtes gelés sur place mais pouvez être dégelés si un de vos camarades vient vous toucher. Ou encore taka-oni, version dans laquelle si vous ne touchez pas le sol le démon ne peut rien contre vous.

J’aime aussi beaucoup la version infectieuse du jeu où chaque enfant touché par le démon devient lui-même un démon qui s’en va alors propager le mal à travers la marmaille présente.

Ensuite, je citerai cache-cache, pour lequel je ne vous ferai pas l’affront d’expliquer le principe. La différence majeure ici réside dans le décorum plutôt que dans le jeu lui-même. Là où j’ai grandi, on comptait jusqu’à 10, 20 ou davantage en fonction de la taille de l’espace de jeu, puis celui ou celle désigné par le sort se mettait à la recherche des autres. Ici, celui qui compte jusqu’à 10 (souvent appelé Oni d’ailleurs) crie « もういいかい? » (mô ii kai?) signifiant « maintenant vous êtes prêts ? ». Si ce n’est pas le cas on répond « まだだよ! », (mada da yo) « pas encore », auquel cas Oni attend quelques secondes avant de poser à nouveau la question et ce jusqu’à ce que tout le monde réponde « もういいよ! », (mô ii yo) « maintenant c’est bon, yo! » Quand Oni trouve quelqu’un, il est de rigueur de crier « みいつけた! » (miitsuketa), en insistant à loisir sur le ‘i’.

Pour compléter ce tour d’horizon, c’est « 1, 2, 3 soleil » que j’évoquerai. Le nom japonais de ce jeu est « だるまさんがころんだ、 Darumasan Ga Koronda », soit « Monsieur Daruma est tombé ». Pour ceux qui aurait loupé l’épisode, j’ai parlé de Darumasan dans cet article. Là où « 1, 2, 3, soleil » a 5 syllabes, Darumasan Ga Koronda en a 10 (il s’agit ici de « syllabes » japonaises, qu’il conviendrait d’appeler des mores s’il l’on voulait être précis et pédant) : Da-ru-ma-sa-n-ga-ko-ro-n-da. On dispose donc d’autant de temps pour avancer au Japon qu’en France puisque (selon mon souvenir) l’on marque une légère pause entre chaque syllabe dans la version gauloise.

Pour le reste le principe du jeu reste le même, sauf si l’on est aperçu en train de bouger par celui qui déclame « Darumasan ga koronda » à toute allure (appelons-le Oni pou plus de confusion). Alors ça se complique : celui qui est vu en train de bouger doit tenir la main de Oni. Quand un des joueurs parvient à toucher Oni sans se faire surprendre en train de bouger, ou – le cas échéant – s’il parvient à séparer la main de Oni de celle du joueur précédemment capturé, alors tout le monde (sauf Oni) s’enfuit en courant mais doit s’arrêter dès que Oni hurle « とまれ! » (tomare) , « Stop ! ». Si Oni peut toucher un des fuyards en faisant trois pas ou moins, alors celui-ci devient Oni. Quand je vous disais qu’il fallait avoir moins de 10 ans pour comprendre les règles, j’ai oublié de mentionner qu’il fallait aussi doctorat.

Dans tous ces jeux, le Oni est désigné par « Jan-Ken-Pon », le pierre-papier-ciseaux japonais utilisé dans toutes les situations. J’en ai fait l’expérience dans mon cours de conversation japonaise quand il s’agissait de déterminer qui parle en premier : Jan-ken-pon. Je ne serais pas surpris qu’au bureau on décide qui doit se charger des tâches ingrates de cette façon.

Pour la touche culturelle, sachez qu’il existe un film appelé « Real Onigokko », dont le titre est assez évocateur, et un autre « As the gods will » où les perdants du jeu « Darumasan ga koronda » sont mis à mort. De l’hémoglobine à foison en perspective.

Une réponse sur “Jeux d’enfants”

  1. Ah le loup glacé… 🙂
    A propos du « 1, 2, 3 soleil », Elise est particulièrement fan du jeu à l’école, et apparemment, ça a évolué en « 1, 2, 3 Marie soleil ». J’imagine que c’est pour laisser un peu + de temps aux boulets qui n’avancent pas vite 😀
    Plus sérieusement, on n’a jamais compris d’où venait ce rajout, mais apparemment, on a entendu parler d’autres cas qui se sont déclarés à d’autres endroits (ou foyers de contamination) 🙂

    Sinon, j’aurais pensé que le pierre-papier-ciseaux, c’était le Shifumi au Japon, mais ton article m’informe donc que je me trompais, depuis tout ce temps !!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *